9.6.13

Mauvais rêve

Réveillé en sursaut, il s'assoit au bord du lit, pose les coudes sur les genoux, place son visage dans la paume des mains. Il a fait un mauvais rêve. Il reste ainsi immobile un instant. Puis il se lève, revêt un pantalon et une chemise qu'il ne prend pas la peine de boutonner. Lentement, il quitte la chambre, descend d'un pas mal assuré le large escalier. Il se dirige vers l'une des pièces du rez-de-chaussée qui lui sert principalement de bureau. La lumière de l'aube filtre au travers des rainures des volets clos. La maison plongée dans la pénombre est presque totalement silencieuse. Le pépiement des oiseaux, qui guettent l'apparition du soleil, sonne légèrement à ses oreilles. Ce matin, il n'y fait pas trop attention. Il vit sur une ancienne ferme isolée, loin de toute agglomération urbaine, seulement en compagnie de ses animaux. Sa femme, qui enseigne, depuis quelques années, dans une université à l'étranger, ne rentrera que le week-end prochain. Depuis la chambre, S., le plus jeune de ses chats, qui dormait avec lui, l'accompagne, intrigué.

Il ouvre d'un geste lent la porte de la pièce et va s'installer sur le fauteuil face au bureau. Il allume la lampe posée sur l'angle droit du large et robuste meuble en bois dont il parcourt du regard toute la surface. Quelques essais empilés, un roman, un bel agenda, des cahiers et des carnets aux dimensions variées, des dossiers cartonnés, une rame de feuilles de papier, deux pots en acier pleins de crayons et de stylos multicolores, un encrier, une règle plate et métallique, deux appareils photo, dont l'un est couché sur le dos, un cendrier de cristal épais, un paquet de cigarettes entamé, un Zippo, un long couteau japonais accolé à son stylo-plume Cross préféré, une petite tortue taillée dans du bois d'ébène, un trousseau de clefs. Pas de machine. Pas même un téléphone, cette espèce de boîte hideuse en bakélite surmontée de deux demies-sphères reliées entre elles par une sorte de poignée. Il n'en veut pas. Et, d'ailleurs aucune ligne téléphonique n'est raccordée à la ferme. Rien de tout ça. Et surtout, rien qui ressemble à ce qu'il a vécu dans son rêve. Pas d'objet ayant la forme d'un grand livre dont l'épaisse couverture se soulève pour révéler une face intérieure lisse comme un miroir opaque, et se bloque presque perpendiculairement à l'autre face restée à plat ; laquelle se compose, sur les deux tiers, d'une multitude de plots ornés de signes alphanumériques et d'autres symboles, insignifiants pour certains.

Des bribes de son cauchemar lui reviennent : une fois l'espèce de miroir opaque allumé, suite à la pression exercée d'un doigt sur un bouton plat presque invisible, la machine, dénommée ordinateur, prenait alors rapidement le pouvoir sur l'intellect de celui qui avait eu le malheur de la mettre en fonction. La machine ordonnait de façon muette, sans que cela ne soit véritablement perceptible, d'agir sans réfléchir, de faire les choses les plus impensables, comme entrer directement en interaction avec des inconnus, eux-mêmes captifs d'une machine similaire, situés quelque part dans un univers désigné par l'acronyme W.W.W.. Des messages étaient ainsi échangés sous forme d'écrits produits en enfonçant, dans l'ordre des mots, les plots, telles de petites touches souples de piano réparties sur la face posée à plat de la machine. Le texte s'affichait simultanément sur l'écran, c'est-à-dire la face polie comme un miroir, dès lors illuminée, et dressée, presque à la verticale, face au regard de l'opérateur subjugué.

Les réminiscences de ce cauchemar le mettent mal à l'aise. Dans son esprit des mots aux consonances étranges, inusités dans la réalité, se bousculent : Internet, Web, Wi-Fi, Browser, Upload, Download, Windows, Linux, Software, Malware, Blue Screen of Death, Google, Social Networks, W.T.F., L.O.L., etc.. Il se sent épuisé. Il se demande comment un rêve si pénible, mettant en scène un individu hypnotisé par un écran lumineux, laminé dans sa volonté par une si petite machine, a pu surgir, pendant la nuit, de son inconscient. Il met en question sa santé mentale, se demande si ce rêve représente les prémices de la folie. Il est légèrement inquiet.

S., qui s'est installé sur le bureau, le scrute d'un regard inquisiteur. Lui aussi s'interroge sur l'attitude de son ami. S. pense qu'il travaille beaucoup trop depuis qu'il a intégré l'équipe de ce fameux laboratoire de recherche en neuropsychologie. S. se sent aussi un peu coupable, parce qu'avec son frère aîné P., ils ont l'habitude de mener des sarabandes la nuit, ce qui, probablement, perturbe le sommeil du laborieux scientifique. Celui-ci lit dans le regard de S. qu'effectivement quelque chose ne tourne pas rond. Certes, il manque de sommeil, il travaille assurément beaucoup trop, mais cela n'explique pourtant pas comment une telle histoire, de telles images sont venues, sous forme de cauchemar, perturber à ce point sa nuit, et, maintenant, sa matinée, puisqu'il craint déjà de ne pouvoir se défaire de ce rêve atroce. Invariablement, la même question revient : où son esprit a-t-il été chercher ces incroyables visions, ces mots affreux qui le tourmentent ainsi ?

Il se dit qu'il est temps d'aller se préparer un café, d'ailleurs S. commence à manifester son envie de petit pâté. Pourtant, il ne parvient pas à sortir de sa réflexion, cherche mentalement à trouver l'origine d'une telle construction onirique. D'où peuvent provenir de pareils éléments comme cet écran, cet improbable clavier, un tel registre de mots — Internet, Wi-Fi, Linux, Malware, Google, etc. ? Que dissimule sa mémoire ? P., le frère aîné de S., entre à son tour dans le bureau. Il pousse un petit cri rauque et strident, en même temps, tel que lui seul sait le faire, pour rappeler au chercheur qu'il est l'heure de prendre un solide petit-déjeuner. Ce dernier décide alors de laisser tomber, pour le moment, son questionnement. P. et S. ont raison : il faudrait penser à déjeuner. Il est temps. Vraiment.

Mais, subitement, il se rend compte que, depuis son réveil, il n'a pas songé une seule fois à allumer une cigarette. Il tire une Craven A sans filtre du paquet posé à sa droite et saisit le Zippo. La molette du briquet crache des étincelles, mais la mèche refuse de brûler. Panne d'essence. Il garde en réserve, dans le plus volumineux des tiroirs situé au bas du bureau, un flacon en aluminium rempli du précieux liquide. Il recule son fauteuil pour accéder plus facilement au tiroir qu'il tire vers lui, et qui lui semble maintenant particulièrement lourd. Il l'ouvre entièrement. Il repère immédiatement sur le côté le flacon d'essence rouge et argenté, mais son regard se fixe sur un objet inconnu, un bloc inerte et plat, à l'aspect froid, gisant dans le fond. Il le soulève à deux mains, le pose sur le bureau. C'est une sorte de grand livre lourd et noir, aux angles arrondis, fait d'une matière composite dure, très lisse et bizarrement luisante. En plein milieu de cet étrange pavé, dans le sens de la longueur, se dessinent des caractères romains, de grosses lettres capitales blanches. C'est une inscription faite d'un seul mot qui a une consonance étrangère, un terme entendu dans son rêve : TOSHIBA.

La cigarette, qu'il tenait encore serrée entre ses lèvres, roule sur le sol.